L'encyclopédie
Partenariats
Index
Magazine
Diffusion de colloques

La Lettre de L'Agora
Abonnez-vous gratuitement à notre bulletin électronique.
>>>
Colloques
Chambardement global: la réplique du monde rural

Actes de la 15e conférence nationale de Solidarité rurale du Québec. Thèmes principaux : Reconversion des territoires, Adaptation aux changements climatiques, Culture et économie, Énergie et développement rural, Gouvernance.
 
Les suicidés au carrefour Henri Heine
Sommeil et mort Michel Ragon
Nuits Edward Young
Lénore Gottfried Auguste Bürger
Remords posthume Charles Baudelaire
 

Rencontres
Lectures
Essai sur l'Europe

CHANTAL DELSOL INTERROGE JEAN-FRANCOIS MATTEI, PHILOSOPHE, SUR SON LIVRE "LE REGARD VIDE"

Dans cette belle description du génie européen (génie au sens premier de “caractère propre”), je vois d’abord une forte croyance européocentrée : dès les premières pages, vous citez Husserl et plus loin Patocka, son disciple, et l’on a le sentiment que vous les rejoignez dans vos analyses successives : l’Europe serait-elle donc, comme le disait autrefois Brugmans, “la métropole du genre humain” ?

Je m’inscris effectivement dans la lignée de Husserl, de Patocka et de Hegel, mais aussi de Baudelaire, de Proust ou de Kundera. Il s’agit d’envisager ce qui a fait l’originalité de la culture européenne dans le sens étendu qui était celui que Cicéron a donné au mot cultura. Or, les œuvres majeures de notre patrimoine, ce que Braudel nommait ses « unités brillantes » pour qualifier leur rayonnement universel, soulignent la spécificité du regard que l’Europe a porté sur le monde.

Ce “regard” est d’ordre théorique en ce qu’il vise intentionnellement une idée éloignée de toute empiricité : l’idée de vérité, l’idée de justice, l’idée de bien ou l’idée d’humanité.

Husserl écrivait en ce sens que l’Europe a toujours visé un “télos”, une fin transcendantale, de sorte que l’homme européen est devenu « un spectateur désintéressé, un regard jeté sur le monde ». Certes, d’autres peuples s’étaient interrogés sur le monde et sur l’homme. Mais jamais leur regard n’a franchi les limites d’une représentation centrée sur son propre foyer : la Chine a découvert d’autres pays, mais ne les a pas soumis à une connaissance universelle. Au contraire, l’Europe a toujours posé un regard excentré sur son monde pour appréhender les autres, comme le montre l’invention de l’anthropologie. >>
Dossier
Nation
«La nation est un fait complété et équilibré par une volonté: le fait d'être né sous un même ciel, de parler la même langue...la volonté de vivre ensemble en dépit des différences, de naissance et de langue notamment.

C'est la définition qui se dégage de l'histoire du mot nation. Voici un aperçu de cette histoire.

Du latin «natio», le mot signifie «naissance, extraction»; en ancien français, c'est ainsi qu'on l'emploie pour désigner le lieu ou la province d'origine en France:

«Nous qui sommes Gascons, en sommes mieux pourvus (de qualités) qu'autre nation de France ne peut être de l'Europe.»
Montluc (1499-1577), Commentaires, 1. viii.

(1606) - Une nation, Gens, natio. Gens de diverses nations assemblés en une ville pour demeurer ensemble.
Nicot, Thrésor de la langue française.

Mais déjà il s'emploie pour signifier des gens nés en France:

(1596) - «Si la grande piété qu'avec les nobles Français vous avez toujours, avec tant de valeur, montrée à l'endroit de votre patrie & de vos Roys, lesquels vous avez par dessus toute autre nation, révérés comme vraies images du Dieu vivant.»
S. Banouy, Apologie ..., 1596, p. 3.

Au cours du 17e siècle, les distinctions entre nation et État se définissent:

(1684) - (Nation) se dit d'un grand peuple habitant une certaine étendue de terre, renfermée en certaines limites ou sous une même domination.
(État): royaumes, provinces ou étendues de pays qui sont sous une même domination.
Furetière, Essai d'un dictionnaire universel.

Dix ans plus tard, l'Académie française attache, à la notion de nation, l'idée de communauté de langage:

(1694) - (Nation) est constituée par tous les habitants d'un même État, d'un même pays qui vivent sous mêmes loix et usent de même langage.
(État:) le pays qui est sous une même domination.
Dictionnaire de l'Ac. fr.»

John Hare, "Pays, patrie, nation", Revue Critère, no 22, été 1978. Source en ligne


Nation civique, nation ethnique

«La nation civique fait référence aux sociétés où la nation repose sur un contrat, donc une adhésion et une appartenance volontaires des individus à la nation. Le droit y établit les règles de base, à caractère universel; l'État les fait respecter; les tribunaux tranchent les contentieux en se référant en priorité à la Constitution et/ou à la Charte des droits ou à ce qui en tient lieu. La nation ethnique désigne les collectivités où l'État et le territoire national coïncident avec un groupe ethnique. Dans ce cas, l'État légifère au nom de l'ethnie, dont il s'emploie à protéger et à promouvoir les intérêts; l' ethnicité relève ici pleinement du domaine public.»

Gérard Bouchard, in Les nationalismes au Québec, sous la direction de Michel Sarra-Bournet et Jocelyn Saint-Pierre, Québec, Presses de l'Université Laval, 2001, p. 318



Cette définition de Renan, souvent citée, date de 1882.

«Une nation est une âme; un principe spirituel. Deux choses, qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs, l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis ( ... ). Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé, elle se résume pourtant dans un fait tangible: le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. »
Suite


Enjeux
Toutes les querelles touchant la nation se ramènent à un déséquilibre entre ses deux pôles: le fait et la volonté. Si le fait (même langue, même origine...) prend trop d'importance la nation devient oppressive. Elle le devient d'une autre manière si la volonté s'y manifeste de façon excessive, si l'on veut imposer un destin commun à des êtres qui, au point de départ, n'ont rien en commun. La France est une nation encore équilibrée, les effets oppressifs de la volonté unificatrice s'étant adoucis avec le temps. Le Canada est une nation où domine le pôle volonté, le Québec une nation où domine le pôle fait.

«D'un côté, sans nul doute, la prééminence de l'identité et de la volonté nationales peut déboucher sur une société close, égocentrique, qui risque de connaître les pires dérives policières, militaires pour préserver une mythique unité. Le culte intempérant, puis intolérant, de sa singularité, risque d'amener un peuple à une vision paranoïaque de l'histoire. En ce sens le recours aux valeurs rationnelles d'un État, visant l'universel de la Loi, la constitution d'une société civile commune à tout le genre humain peut apparaître comme la seule parade contre les germes totalitaires de la nation.

Mais d'un autre côté, l'aliénation de l'identité nationale dans le supra-nationalisme des nouveaux empires comme dans l'internationalisme de la Révolution, ne risque-t-il pas, loin d'engendrer une société ouverte, de priver les peuples de leurs différences, de les condamner à une homogénéité uniformisante, à une perte de leur âme? Dans ce cas, le totalitarisme ne naîtrait-il pas, non plus d'un enfermement dans une société tribale, mais plutôt de la stérilisation progressive des peuples par éradication de leur volonté différenciatrice?

Autrement dit, la question est de savoir dans quelle mesure l'unité cosmopolitique des sociétés, obtenue par dépassement du cadre national, est porteuse de liberté ou au contraire dans quelle mesure un projet philosophique doit-il requérir un maintien des différences historiques, politiques et juridiques, dans le plein respect de la pluralité de la cause des peuples ? La Nation n'est-elle qu'une ultime congère qui empêche de penser le vouloir politique en terme universel, ou au contraire le 'rempart contre une indifférenciation généralisée, contre un degré zéro d'accomplissement de l'Humanité.» (Jean-Jacques Wunenburger, L'idée de nation, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 1986)


Essentiel
«Si la vie s'est organisée dans le désordre d'une terre en ébullition, elle ne pouvait continuer à exister sans protéger l'ordre qui la constitue. D'où ce que j'appelle le principe de la clôture, qui protège la vie contre les forces de l'univers cherchant à la dissiper...» (W. N. Raby)

La cellule est protégée par sa membrane contre les assauts du monde extérieur. ll en est de même de chaque organe. Il doit en être ainsi à tous les niveaux de la vie et dans toutes les formes de vie. Dans les collectivités humaines les invididus sont l'équivalent des cellules; bien qu'ils possèdent leur propre membrane, ils ont besoin d'être soutenus et protégés par la famille, la communauté, qui sont l'équivalent des organes. Outre la famille et les communautés diverses, les individus ont besoin d'une grande collectivité nourricière et protectrice qui soit intermédiaire entre eux et l'ensemble de l'humanité. Peu importe qu'on appelle cette collectivité pays, patrie ou nation.

À défaut de collectivités intermédiaires suffisamment nombreuses et vivantes l'individu devient un atome dans un ensemble indifférencié: la masse. C’est à leur disparition, provoquée au moins partiellement par les médias, que l’historien et philosophe américain Daniel Boorstin attribue la mort des peuples. Autour des peuples, dit-il en substance, il y avait une membrane qui protégeait l’énergie et l’identité interne tout en favorisant les échanges bienfaisants avec le milieu extérieur. Cette membrane n’a pas résisté aux médias.

«Nous assistons aux États-Unis au déclin du "peuple" et à l’avènement de la "masse". Le peuple, généralement illettré, était à sa manière un libre créateur. Sa création propre était faite de mots prononcés, de gestes, de chants: folklore, chanson et danse folkloriques. Le peuple s’exprimait, et sa voix est encore recueillie par les érudits, les ethnographes et les patriotes. Mais la masse, dans notre univers de diffusion et de circulation massives, est la cible au lieu d’être la flèche. Elle est l’oreille, non la voix. La masse, c’est ce que les autres veulent atteindre par l’écriture, la photo, l’image et le son. Si le peuple créait des héros, la masse ne peut que se mettre en quête de leur présence et de leur voix. Elle attend qu’on lui montre, qu’on lui dise quelque chose.» (Daniel Boorstin, L’Image, Paris, Union des éditeurs, Coll. 10/18, 1971, p. 95)



Documentation
Rogers M. Smith, Nations civiques, sociétés libérales : les risques normatifs des catégories empiriquement vides.

Gérard Bouchard et Yvan Lamonde (dir.), La nation dans tous ses états: le Québec en comparaison, Paris, L'Harmattan, 1997, 350 p.; compte rendu de Richard Jones, Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 52, no 2, automne 1998

Werner Ruf, La conception de la nation en France et en Allemagne, Hommes et migrations, no 1223, janvier-février 2000

Nation: retour à gauche, par Luc Richard (Immédiatement, no 7, avril 1998)

Entretien avec Yves Lacoste: «La nation comme idée géopolitique» (réalisé en novembre 1998), Res Publica, no 19

Frédéric Bastiat, Indépendance nationale...et libre échange

Documents associés
Qu'est-
Qu'est-ce qu'une nation?
Ernest Renan
État, nation, race, langue, communauté, religion
«L'homme n'est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d'hommes, saine d'esprit et chaude de coeur, crée une conscience morale qui s'appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu'exige l'abdication de l'individu au profit d'une communauté, elle est légitime, elle a le droit d'exister.»
La nati
La nation et l'État
Jean-Jacques Wunenburger
À la symbiose de la Nation et de l'État peut être opposée la figure d'une nation posée comme régulatrice de l'omnipotence étatique.
>
Langues régionales et intérêt général Christian Authier
Discours devant l'Assemblée nationale Ivoirienne à Abidjan (extrait) Habib Bourguiba
Du rêve unitaire au chaos-monde (citation) Edouard Glissant
Mondesfrancophones et le Soft Power Jacques Dufresne
 
Extraits
Jean-Claude Casanova
Commentaire, Printemps 2006, Numéro 113:
Diversité du multilatéralisme
Mondialision, globalisation, multilatéralisme, unilatéralisme, isolationnisme, internationalisme, démocratie, ONU, États-Unis, Europe
Dans l'article d'où est tiré notre extrait, trois thèmes sont particulièrement présents:
Raccourcis intéressants

Terminologie / Traductions
Étymologie
Du latin nascor, «je nais». Qu’est-ce qu’une nation? Le fait de naître, répondent les langues européennes. En français (nation), anglais (nation), allemand (Nation), espagnol (nación), italien (nazione) et portugais (naçao), le mot «nation» vient du verbe latin nascor = je nais. Reste à savoir comment s’opère cette naissance. En français, «naître» est un verbe actif : «Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit», dit la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Au contraire, en allemand (geboren werden) et en anglais (to be born), le verbe «naître» a une forme passive : les hommes ne naissent pas ils sont nés ou créés. «Men are created equal» dit la Déclaration américaine de 1776. La théologie se conjugue ici à la linguistique: la naissance ne se prend pas, elle se reçoit d’une mère selon la chair et d’un père spirituel, le Créateur, qui, selon cette Déclaration, a doté les hommes de «certains droits inaliénables».

Source : Odon Vallet, "Nation: genèse d'un mot!", Les Cahiers de médiologie, no 3 "Anciennes nations, nouveaux réseaux"
Allemand
Nation
Anglais
Nation
Espagnol
Natión
À lire également sur ce sujet
Administration
Le sens de l'héritage. Entretien avec Alain Finkielkraut
Alain Finkielkraut
Transmission des valeurs, culture, ingratitude, critique du relativisme culturel et du multiculturalisme, oeuvres, livre, nouvelles technologies, nation, France
Cultures / Valeurs
Conversation entre Salman Rushdie, Alain Finkielkraut et Stuart Hall
Salman Rushdie
Culture, modernité, tradition, nation, nationalisme
Un Britannique d'origine jamaïcaine, un autre Britannique d'origine indienne -Commonwealth oblige!
Littératures
Un honnête homme, c'est un homme mêlé
Michel de Montaigne
Chauvinisme, ouverture d'esprit, nation
L'ouverture à l'autre, qui est le même pour qui sait le voir.
Philosophie
Les liens d'appartenance au Moyen âge
Guy-H. Allard
Contingence, nation, latinité, chrétienté, appartenance, cité
Le regard du philosophe sur l'histoire.
Politique
La Norvège et la souveraineté tranquille
Jacques Dufresne
Indépendance, souveraineté, référendum, nation, Québec, Jane Jacobs
Extrait du livre «Le courage et la lucidité: essai sur la constitution du Québec souverain», éditions du Septentrion, Sillery, 1990.
Le souverainisme français ou la protestation contre la machine Europe
Marc Chevrier
Politique, nation, souveraineté, France, union européenne
Article paru dans le magazine L'Agora, vol. 8, no 4, octobre-novembre 2001
Le Titanic et nous. Le nationalisme de Dumont se conjuguait étroitement avec son humanisme
Serge Cantin
Fernand Dumont, nationalisme, nation, humanisme, rectitude politique, Québec, Canada, indépendantisme
Dans Raisons communes, Fernand Dumont nous soumettait cette interrogation angoissante: «Si l'on admet que l'existence des nations est légitime, une question ne s'en pose pas moins: une nation comme la nôtre vaut-elle la peine d'être continuée?»
L'homme, père et enfant de l'État
Jean Proulx
Pouvoir, politique, gouvernement, institution, droit, société, nation, Montesquieu
« On se représente volontiers l'État comme une sorte de structure qui plane au-dessus de la vie des personnes et des communautés ou comme un appareil du pouvoir tout à fait extérieur aux conduites de chacun et aux manières de vivre collectives.»
Souveraineté nationale et développement de la construction européenne
Paul Thibaud
Nation, autodétermination, minorités, politique, polylinguisme
Texte d'une communication présentée lors du colloque "Le Conseil de l'Europe: naissance d'une conscience européenne", Sénat de la République française, 1er décembre 1999, à l'occasion du 50e anniversaire du Conseil de l'Europe.
Les traquenards de la constitution européenne
Marc Chevrier
Droit, constitution, élargissement, pouvoir, souveraineté, état, nation, état-nation, fédéralisme, souverainisme, politique
L’éminent spécialiste du droit européen, Joseph Weiler, fait une sévère mise en garde contre les dangers du projet de constitution de l’Union européenne.
Divers
Histoire d'une communauté
Dominique Boucher
Nation, Québec, histoire, passé, André Laurendeau
« Lorsque sociologues, psychologues et philosophes considèrent la société actuelle, ils s'accordent généralement pour poser un diagnostic très sévère.»
Au-delà de l'État, la vraie démocratie?
Jean Roy
État, marxisme, nation, bureaucratie
La démocratie se conjugue-t-elle avec l'État ou si elle doit le dissoudre dans le social? La dimension politique est-elle irréductible?
Nation et identité nationale
Ingo Kolboom
Nation, Identité, Allemagne, France, Québec(État), résistance
Trois nations: l'Allemagne, la France...
Dernière mise à jour: 10/20/2007
L'Encyclopédie de L'Agora - 1998 - 2009