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Notre devise : vers le réel par le virtuel

En mai 1994, le président de L’Agora était invité par le gouvernement du Québec à prononcer une conférence sur les inforoutes lors d’un grand colloque sur cette question.
En janvier 1995, l'Agora recevait du gouvernement du Québec le mandat d'entreprendre une recherche et une réflexion sur le meilleur usage à faire des inforoutes. Le projet avait pour titre : Les inforoutes et l’avenir du Québec. Les jeunes ont été au centre de nos préoccupations. Nous avons, par exemple, étudié le phénomène du slash and burn, cette mode apparue dans la Silicone Valley consistant à mutiler son corps pour se rassurer sur son existence. Nous avons ensuite découvert les otakus, ces jeunes mâles nippons qui vivent tout, y compris leurs grandes amours et leurs petits vices, par procuration à travers leur écran cathodique.

Ces cas extrêmes illustrent un danger universel dont bien des observateurs avaient souligné la gravité, notamment Guy Debord, dans La Société du spectacle et Daniel Boorstin dans L'Image. Ce danger, c'est celui de la substitution des médias à cette réalité à laquelle ils ont pour finalité de nous conduire. Les médias sont, le mot le dit, des intermédiaires. Intermédiaires entre quoi et quoi? Entre qui et quoi? Nous avons la naïveté de répondre sans hésiter: entre nous et le réel. Par réel, nous entendons le monde tel qu'il s'offre à nos sens.

La conscience de ce danger aurait pu nous inciter à recommander le boycottage de tous les médias, tels la télévision et Internet, dont on peut penser que par leur nature même ils sont une invitation à préférer les représentations du réel au réel lui-même. Mais l'écriture inspirait les mêmes craintes à Platon. Voici l'essentiel des propos de Platon. Theut, l'inventeur des lettres, se présente chez le roi Thamous de Thèbes en Égypte, avec l'intention de lui vendre sa nouvelle technologie de communication! «Voilà, dit Theut, la connaissance, ô Roi, qui procurera aux Égyptiens plus de science et plus de souvenirs; car le défaut de mémoire et le manque de science ont trouvé leur remède – pharmakon – ». À quoi le roi répond: «Incomparable maître ès arts, ô Theut, autre est l'homme capable de donner le jour à l'institution d'un art; autre, celui capable d'apprécier ce que cet art comporte de bénéfice ou d'utilité pour les hommes qui devront en faire usage. Et voilà que maintenant, en ta qualité de père des caractères de l'écriture, tu te complais à les doter d'un pouvoir contraire à celui qu'ils possèdent! Car cette invention, en dispensant les hommes d'exercer leur mémoire, produira l'oubli dans l'âme de ceux qui en auront acquis la connaissance. C'est du dehors, grâce à des caractères étrangers, et non du dedans et grâce à eux-mêmes, qu'ils se remémoreront les choses. Ce n'est donc pas pour la mémoire, c'est pour le ressouvenir que tu as trouvé un remède. Quant à la science, c'en est l'illusion et non la réalité que tu procures à tes élèves. [...] Ils se croiront compétents en une quantité de choses, alors qu'ils sont, dans la plupart, incompétents. Et ils seront plus tard insupportables parce qu'au lieu d'être savants, ils seront devenus savants d'illusion.»

C'est toutefois dans un livre écrit par Platon que l'on trouve ces considérations sur les dangers de l'écriture. Les médias les plus élémentaires, les concepts et les mots, peuvent eux-mêmes nous éloigner du réel plutôt que de nous en rapprocher. Avec quelle facilité nous prenons les mots pour les choses. La première cause de l'aliénation est donc en nous et non dans le média, même, osons-nous croire, lorsque ce dernier englobe, sous le nom de multimédia, l'ensemble des moyens de communication utilisés antérieurement.

Nous prenons, face au multimédia, le parti de Platon face à l'écriture. De même que Platon s'est servi de l'écriture pour libérer les esprits en les aidant à se ressouvenir de l'origine des Idées, de même nous voulons utiliser le multimédia, de manière à créer des documents qui soient des intermédiaires destinés à s'effacer devant le réel qu'ils indiquent ou évoquent. Le bon dossier sur les oiseaux n'est pas, à nos yeux, celui qui tient les internautes en cage, en leur donnant l'illusion que le spectacle est préférable à la vie, mais celui qui les incite à quitter l'écran pour la nature.

Nous nous interdisons par là-même toute recherche de la séduction pour la séduction. Plaire sans asservir. Nous voulons appliquer cette règle de la bonne rhétorique au multimédia. Nous invitons tous nos collaborateurs, à commencer par notre infographe, à conspirer pour créer un climat tel que les internautes éprouvent le besoin de s'arrêter devant les documents que nous leur proposons, plutôt que de s'abandonner à ce qui semble être la règle sur Internet: passer le plus rapidement possible d'un document à un autre.

Notre souci du réel nous amènera aussi à favoriser de vraies rencontres, des colloques, des séminaires autour des dossiers que nous développerons, et à accorder la préférence à ce qui nous paraîtra le plus conforme à notre orientation, dans les divers services que nous offrirons, dans les initiatives que nous encouragerons.

Introduire de l'ordre dans ses propres connaissances est aussi une façon de se rapprocher du réel. Plus un esprit est confus, plus il lui est difficile de distinguer le réel du spectacle qu'on en tire.

Notre recherche sur les inforoutes nous aura aussi permis de constater que les principales inquiétudes des gens ont trait à la surabondance d'informations présentées de façon chaotique. Ces craintes confirmaient notre diagnostic: le réseau Internet risque d'accentuer un mal déjà très répandu: le relativisme, le nivellement des faits et des idées, l'absence de critères, de repères pour le jugement. Sur Internet, chacun est son éditeur. Or avant Internet on avait déjà des raisons de regretter que de plus en plus d'éditeurs fassent mal leur travail. Dans son état actuel, le réseau Internet est analogue au chaos initial avant qu'il n'acquière la forme, l'ordre qui le transformera en cosmos.

Il y a des raisons de se réjouir de ce que sur Internet chacun soit son propre éditeur, et nous comprenons que certains veuillent abandonner ce chaos à sa spontanéité. Nous nous adressons plutôt à ceux qui sont à la recherche de sens et d'unité, et nous voulons leur offrir une maison de la découverte qui ait autant d'identité que les grandes écoles philosophiques de la Grèce antique. Le seul nom de Simone Weil, à qui nous avons emprunté notre principe directeur, indique clairement notre orientation générale.


Notre vœu : un monde durable

L'encyclopédie moderne typique, calquée sur celle de Diderot, est progressiste, traversée par la conviction que l’homme peut transformer à sa guise cette nature dont il est, selon les mots de Descartes, maître et souverain. On y enseigne que l'avancement des sciences et des techniques entraînera le progrès général des civilisations réalisant ainsi le vieux rêve de l'humanité : le paradis sur terre. Nous pensons comme Lord Acton que «le meilleur moyen de faire de la terre un enfer c’est de vouloir en faire un paradis.» et comme Pascal que l’éternité est d’un autre ordre; quant à la terre, nous préférons nous assurer qu’elle dure, invitant par là nos semblables à ajuster les conditions de leur bonheur aux exigences de cette durée.

Si L’Encyclopédie de L’Agora demeure progressiste, c’est dans un nouveau sens du mot progrès, fondé sur le principe de précaution, selon lequel, en cas de doute sur les conséquences d’une intervention, on s’abstient d’agir, plutôt que de se précipiter vers l’action en brûlant les étapes qui permettraient d’en évaluer l’impact.

Le désir d’innover dans l’action sur le monde doit être équilibré par le souci de réconcilier l'homme avec la nature et avec la vie. Cette orientation est déjà illustrée dans notre Encyclopédie de diverses manières, notamment par le regroupement de l'écologie et de l'économie dans une même grande catégorie. Il nous faut penser le monde et agir sur lui de façon à ce qu’il demeure possible.


Nos principes directeurs

1) Accueillir toutes les opinions, les loger au niveau qui convient et les composer verticalement. (Simone Weil)

Il faut accueillir toutes les opinions. Entendons par là qu'aucun a priori ne doit nous empêcher d'examiner une opinion, si opposée soit-elle à nos idées les plus chères. Cette opinion, il faut toutefois, après l’avoir soumise à l’épreuve du dialogue, la loger au niveau qui convient et lui accorder une importance adéquate. Loger chaque opinion au niveau qui convient équivaut à dire qu'il faut composer verticalement l'ensemble des opinions; cette seconde formulation ajoute toutefois une nuance à la précédente, celle d'une hiérarchie que l'on recrée à la lumière des intuitions centrales, comme celui qui marche en forêt dans la nuit recrée son trajet en tournant son regard vers l'étoile qui lui sert de repère. S'il nous fallait résumer à la fois nos fins et notre méthode par un mot, c'est le mot jugement qui conviendrait le mieux. Si vous nous demandez ce qui fait la valeur de nos jugements, nous vous répondrons comme Kant le ferait: il n'y a pas de science du jugement. Nous vous renverrons ensuite à notre dossier Philosophie, où nous rappelons notre foi dans la purification personnelle comme moyen de former son jugement.

L’exercice du jugement est ce qui distingue une encyclopédie d’un dictionnaire. «Le dictionnaire, écrit René Daumal, est fait pour renseigner et non pour enseigner; cherchant à être impartial, il est forcé d'éliminer ce qui est effort créateur de l'individu, de ne présenter de la culture que les résultats sur lesquels la majorité des contemporains est d'accord. […] Tandis que le dictionnaire se propose simplement de renseigner, une encyclopédie est une oeuvre constructive, qui a pour but de résumer en un livre la culture d'une époque; livre, par conséquent, partial, je veux dire impliquant des jugements. Il en résulte qu'à chaque type de civilisation correspond un type d'encyclopédie et que ce serait une pure superstition que de vouloir imiter les encyclopédistes d'une autre époque.[…] Une encyclopédie est toujours l'expression, sous la forme très particulière d'un livre, de l'ensemble des activités humaines – ou du moins de celles qui dominent – à une époque donnée. Elle ne peut avoir la valeur d'une «Bible» qu'aux époques de culture traditionnelle. Dans les autres périodes, l'encyclopédie a successivement la valeur d'une vision du monde, d'une critique de la culture, ou d'une collaboration d'individus représentatifs. Un dictionnaire est toujours un dictionnaire; on ne lui demande que d'être commode et agréable à consulter.»

S’engager à accueillir toutes les opinions implique qu’on se montre généreux dans le partage du savoir, que l’on indique toutes les bonnes sources que l’on connaît dans un esprit de coopération qui transforme en partenaires les auteurs qui pourraient apparaître comme des concurrents. C’est parce qu’il semblait destiné à favoriser cet esprit de coopération que le réseau Internet a suscité un immense espoir. Les pionniers tenaient pour acquis que la concurrence n’existait pas sur la toile. Nous entendons demeurer fidèles à cet esprit de coopération. Dans le respect des droits d’auteur; accueillir une opinion c’est aussi reconnaître son auteur.
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2) Accorder à chaque point de vue et à chaque regard sa juste importance.

L'encyclopédie moderne est exclusive: hors du progrès point de vérité. La dernière théorie discrédite les précédentes. Newton efface Ptolémée, Ptolémée efface Pythagore. L'Encyclopédie de L'Agora est inclusive. Nous invitons nos collaborateurs à faire en sorte que, sans négliger la théorie ou la conception la plus récente, ils s'efforcent de mettre en relief l'intérêt que présentaient et que conservent des théories considérées comme désuètes. Une idée ne perd pas tout sens du seul fait qu'on cesse de la situer dans le sens du progrès. Dans cette perspective, par exemple, la conception de l'univers la plus adéquate n'est pas celle qui ne s'intéresse aux conceptions du passé que pour y chercher des préfigurations de la dernière conception. C'est plutôt celle qui intègre toutes les conceptions dans un ensemble dont la clé de voûte n'est pas nécessairement la dernière conception en date. Le point de vue de Pythagore sur le monde mérite la même attention que celui de Newton ou d’Einstein. 2003 n’est pas un promontoire.

Le point de vue est le lieu d’où l’on voit le monde. Il est préférable qu’il soit élevé mais ce n’est pas la date qui détermine son altitude. D’un même point de vue, caractéristique d’une époque, divers regards sont possibles : ceux du savant, du poète, du peintre, du musicien, de l’ingénieur, de l’administrateur. Chacun de ces regards nous révèle un aspect de la réalité. La connaissance la plus adéquate est celle qui englobe les regards les plus pertinents de la réalité. Pour ce qui est de l’eau par exemple, chacun sait l’importance du regard du chimiste et du biologiste, mais qui, le connaissant, voudrait se priver du regard du poète? «Considérez une plante, admirez un grand arbre, et voyez en esprit que ce n'est qu'un fleuve dressé qui s'épanche dans l'air du ciel. L'eau s'avance par l'arbre à la rencontre de la lumière. L'eau se construit de quelques sels de la terre une forme amoureuse du jour. Elle tend et étend vers l'univers des bras fluides et puissants aux mains légères» (Paul Valéry, Louanges de l'eau).

La synthèse des divers regards dans une même vision peut être assimilée à la transdisciplinarité telle que le Centre international de recherches et d’études transdisciplinaires la définit: «La transdisciplinarité concerne, comme le préfixe «trans» l'indique, ce qui est à la fois entre les disciplines, à travers les différentes disciplines et au-delà de toute discipline. Sa finalité est la compréhension du monde présent, dont un des impératifs est l'unité de la connaissance.» Telle est notre perspective. Les mots multidisciplinarité et interdisciplinarité ont un sens restrictif. Le mot discipline n’inclut pas ici le regard du poète comportant une large part de subjectivité, il désigne divers regards ayant comme caractéristique commune l’objectivité.

Le souci de l'inclusion doit aussi être étendu aux conceptions présentes et passées des autres cultures. L’Encyclopédie de L’Agora doit être un instrument du dialogue entre les civilisations. Pour ce qui est des rapports entre l’Orient et l’Occident, nous faisons nôtre ce mot de Simone Weil sur l’Europe et l’appliquons à l’ensemble de l’Occident : «La civilisation européenne est une combinaison de l’esprit d’Orient avec son contraire, combinaison dans laquelle l’esprit d’Orient doit entrer dans une proportion assez considérable. Cette proportion est loin d’être réalisée aujourd’hui. Nous avons besoin d’une injection d’esprit oriental» (Simone Weil, «À propos de la situation coloniale», dans Œuvres, coll. Quarto, Gallimard, Paris, 1999, p. 434 et 436).
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L'Encyclopédie de L'Agora - 1998 - 2008
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